Paul Brissaud

La valeur d'un DevOps se mesure à ce qui n'arrive pas

Insight

#Startup

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Le travail de platform engineering a un défaut structurel : il est invisible quand il fonctionne. Il se mesure en incidents qui n'ont pas eu lieu, en migrations qui n'ont rien cassé, en nuits d'astreinte où personne n'a été réveillé. Une infra qui tourne ne produit aucun événement remarquable — et donc rien à valoriser aux yeux de qui n'en voit que la surface. C'est une valeur par l'absence. Le problème, c'est qu'une entreprise a beaucoup de mal à mettre un prix sur une absence. Elle n'y arrive vraiment que sous la contrainte : quand la personne part, et que les choses recommencent à arriver.

Je l'ai vérifié deux fois, à quelques semaines d'intervalle, dans la même boîte. Une fois sur le terrain symbolique, une fois sur le terrain chiffré. Les deux racontent la même chose.

Le point de départ : j'avais déjà donné, deux fois

J'arrive dans cette startup il y a plusieurs années. Je prends des responsabilités au-delà de mon rôle — incidents, nuits blanches, urgences imprévues — sans promotion et avec peu d'augmentations. C'est le premier don : du travail, au-delà du périmètre.

Le second est plus concret. Très tôt, j'ai souscrit volontairement des BSA AIR, avec mon propre argent, lors d'une opération de financement. Ils se sont convertis en actions à la levée suivante. Personne ne me l'avait demandé. Au moment où commence cette histoire, je ne suis donc pas un salarié qu'on cherche à embarquer ou à convaincre de croire au projet : je suis déjà actionnaire, et j'ai déjà prouvé mon engagement de la manière la plus littérale qui soit, en payant.

C'est le contexte dans lequel il faut lire tout le reste.

Premier terrain : le BSPCE, ou la reconnaissance qu'on fait re-mériter

Un jour, on me parle de BSPCE. On me le présente comme un « merci », une façon de m'associer à l'aventure. Puis le sujet disparaît plusieurs mois, avant de revenir sous la forme d'une proposition formelle, écrite, à signer. Trois clauses : un vesting, une clause de bad leaver, et une condition suspensive.

Les deux premières ne me posent aucun problème. Un vesting, un bad leaver : c'est la mécanique standard de l'equity, et elle est légitime. Je le précise pour isoler le vrai sujet, qui est la condition suspensive. Pour obtenir ces BSPCE, je devais mener à bien une migration technique précise, dans un délai serré — une migration qui ne dépendait pas de moi seul, mais d'autres équipes, d'autres arbitrages, d'autres priorités. Je ne pouvais pas en garantir l'issue.

Le problème n'est pas la conditionnalité en soi. Un BSPCE est par nature conditionnel : c'est un droit d'acheter plus tard, à un prix fixé, des parts de la société. C'est un instrument juridique et fiscal, pas un chèque, et pas non plus un acte de reconnaissance. Le problème est précis : une condition que le bénéficiaire ne maîtrise pas n'est pas un objectif, c'est un prétexte de non-attribution. Indexer l'obtention sur une migration qui dépend d'équipes tierces, ce n'est pas fixer un cap, c'est se garder une porte de sortie. Et adressé à un actionnaire qui a déjà payé pour être là, ça revient à demander de re-mériter un engagement déjà démontré, sur un critère qu'on ne tient pas seul.

Je l'ai signalé, à l'oral puis par écrit. Réponse du manager : il était « obligé » d'insérer cette clause, c'était l'avocat de l'entreprise qui l'imposait sur tous les contrats. L'argument a le mérite d'exister ; il a le défaut d'être faux. D'autres personnes concernées par la même vague de BSPCE n'ont pas eu de condition suspensive. La clause n'était donc pas une contrainte uniforme venue d'en haut : c'était un choix, appliqué à certains et pas à d'autres. J'ai refusé de signer, et quelques semaines plus tard, j'ai posé ma démission.

Second terrain : le chiffre qu'on sort quand on n'a plus le choix

Le versant symbolique était clair. Le versant matériel allait l'être encore plus, parce qu'il est chiffré.

Au printemps de cette année-là — avant même qu'on me parle de BSPCE — la boîte avait lancé un poste de second DevOps, que j'aurais encadré techniquement. On m'avait demandé d'en rédiger la fiche de poste. Je l'ai faite. Puis plus rien : encore un silence.

C'est ma démission qui l'a réveillée, dans l'urgence. On me demande alors de recruter mon propre remplaçant, avec une fiche de poste peu mise à jour, alors que le besoin avait changé : on ne cherchait plus un binôme junior à côté de moi, mais un senior capable de tenir le rôle seul. Je passe les entretiens moi-même. Deux candidats reçoivent une offre, et la refusent : pas assez rémunérée.

On arrive à quelques semaines de mon départ, toujours sans remplaçant. La direction me fait les yeux doux : suis-je prêt à rester, et à quelles conditions ? On me demande de les mettre par mail. J'y mets trois choses : un alignement sur l'offre concurrente que j'avais — un montant que je trouvais pourtant faible pour le rôle, mais la boîte n'allait pas fort et j'étais prêt à rester —, le recrutement maintenu ouvert, et une formalisation des astreintes et du travail en horaires non ouvrés, pour donner sa vraie valeur au poste.

Puis une réunion avec la DRH, qui m'annonce un chiffre en dessous de ce que j'avais demandé, en m'expliquant que, d'après son logiciel d'agrégation de salaires, c'était déjà haut pour un poste équivalent. Je répète que j'ai une offre concrète, supérieure, sur la table. Sa réponse, en substance : si d'autres entreprises proposent ça, c'est qu'elles font n'importe quoi.

Voilà à quoi on me ramenait après quatre ans : à une ligne dans un comparateur, un intitulé de poste rapproché d'une médiane anonyme. Pas une seule fois la discussion n'a porté sur ce que j'avais accompli — les incidents encaissés, les migrations menées, ce que je tenais debout au quotidien. On ne me comparait pas à mon travail ; on me comparait à un chiffre de marché pour un titre — et quand le marché réel disait plus, on choisissait de croire le logiciel plutôt que le marché. Même le montant que je demandais, ils ne l'ont pas atteint, et sans aucune garantie sur le reste. J'ai refusé.

Peu avant mon départ, ils ont fini par trouver quelqu'un : un profil junior, tout juste sorti d'alternance, nettement en dessous de mon salaire. Bon, mais sans rapport avec l'expérience et le périmètre du rôle.

Ce que les chiffres démontrent, et que je n'ai pas à affirmer

Toute la séquence est une démonstration involontaire.

Une boîte incapable de faire avancer, pendant des mois, la fiche de poste du rôle qu'elle finira par devoir remplacer dans la panique — c'est déjà un aveu : elle ne savait pas décrire ce que faisait ce poste. Deux candidats seniors qui déclinent l'offre prouvent que le problème était le chiffre, pas eux. Une contre-offre sous le montant que je demandais, appuyée sur un logiciel plutôt que sur une offre de marché réelle et supérieure, mesure exactement ce qu'on est prêt à concéder même le dos au mur : préférer croire un comparateur que le prix que quelqu'un d'autre était prêt à payer pour moi. Et un remplaçant recruté bien en dessous de moi prouve que le poste avait toujours été budgété sous mon niveau. Quant à la migration qui conditionnait les BSPCE : je ne l'ai jamais faite, je ne pouvais pas, et à ma connaissance elle n'a toujours pas été menée à bien depuis — la meilleure preuve, sans doute, qu'elle ne dépendait pas de moi.

C'est ça, la valeur d'un DevOps révélée : non pas ce qu'on t'en dit, mais le nombre qu'on lâche quand on n'a plus le choix, et l'écart entre ce nombre et le marché.

Avec le recul

Je n'ai pas démissionné pour une clause ni pour quelques milliers d'euros. Ces épisodes n'ont pas été la cause, mais le révélateur : ils ont mis une clause, puis un chiffre, sur un écart que je pouvais encore ignorer jusque-là — entre ce que j'apportais et la manière dont c'était traité.

J'écris ces lignes avec un an de recul. Il confirme la lecture que j'en faisais sur le moment, et il en retire ce qui aurait pu passer pour de la vexation. La leçon n'est pas propre à mon cas. Le travail de plateforme est une assurance : on en paie la prime sans la voir, et on n'en mesure la valeur qu'au sinistre. Beaucoup de boîtes ne chiffrent leur infra qu'à l'instant où elle s'en va — c'est-à-dire trop tard pour la garder. Le respect ne se mesure pas à la valorisation de l'entreprise, ni aux chiffres qu'on avance une fois le dos au mur. Il se mesure à ce qu'on t'accorde tant que tu es encore là.